-
Le frein à l’élan Saviano
Roberto Saviano, à la suite de la publication et de l’énorme succès de son livre Gomorra, doit maintenant vivre caché, ce qui est en soi une victoire pour la camorra qui veut l’assassiner. De plus l’auteur dit ne rien regretter, mais « n’arrive pas à aimer ce livre » qui a brisé sa vie, l’oblige à vivre caché et bientôt à quitter son pays pour, peut-être, vivre en Angleterre ou en Espagne.
Il a brisé l’omerta (loi du silence imposée par la mafia) et maintenant en paie les conséquences. Cela veut dire que les lois de la camorra s’appliquent encore avec vigueur à Naples et en Campanie. Rappelons que la camorra est présente et dirige la région depuis le XIXe siècle. Elle est pésente dans la région depuis le XVIe siècle, alors que l’Italie n’est unifiée que depuis 1870. Avant cette date, l’Italie était constituée de royautés indépendantes les unes des autres, ce qui explique qu’aujourd’hui, un pouvoir central situé à Rome ait beaucoup de mal à s’imposer dans la région et que la population accepte et subit encore le pouvoir de la camorra dans la région de Naples.
La région napolitaine n’est pas réellement sous le contrôle de l’Etat. C’est pour cela que, malgré les initiatives, le pouvoir de la camorra est très difficile à contester car c’est le seul qui soit vraiment présent et réellement implanté. Lors du procès Spartacus en 1998, le juge d’instruction a demandé au chef camorriste Francesco Schiavone : « Etes-vous l’anti-Etat ? ». Le chef de clan lui a répondu : « Non, je suis l’Etat. ». Une réponse qui résume l’ampleur du « système » camorriste.
La camorra se nourrit du dysfonctionnement de la politique italienne, qui ne résout pas les problèmes de chômage, de précarité, d'éducation et qui est impuissante face au manque de respect des institutions. Tant que l'Etat ne trouvera pas de solutions à ces problèmes, la situation ne pourra qu'empirer.
La camorra contrôle un grand nombre d’entreprises : c’est là une des raisons de sa puissance. Les autorités estiment que la camorra reçoit de l’argent de la part de toutes les industries et entreprises de Naples. Elle a investi dans des activités légales et contrôle totalement le commerce local (des fleurs, de la viande...) et même des services publics de la région comme l’ont montré les problèmes de traitement des ordures. La camorra détient le monopole du ramassage des ordures en Campanie et contrôle de nombreuses décharges.
(Le Figaro. Les ordures ont commencé à s’entasser dans les rues de Naples en décembre 2007, il a fallu un mois et une situation critique au niveau sanitaire pour que l’Etat intervienne enfin.)
Mais elle contrôle également l’industrie du bâtiment, la production de béton en Campanie. Après le tremblement de terre de 1980, la camorra a détourné des millions (en provenance de l'UE essentiellement) grâce aux contrats de reconstruction.
La camorra est surtout un employeur hors normes, du fait qu’elle est le premier employeur de la région mais également du fait de l’illégalité de ses activités. Elle contrôle le travail des ouvriers, ce sont les clans qui décident de la répartition du travail et des travailleurs. Dans les ateliers de confection clandestins de Casal di Principe (le fief de la camorra), ce sont les émigrés d’Afrique ou d’Europe de l’Est qui travaillent, les ouvriers de la région sont envoyés dans le Nord où ils travaillent au noir pour vingt euros par jour.
La camorra fait même travailler les enfants, qui leur servent de guetteurs. À Aversa, le mardi, le jeudi et le samedi, ils travaillent pour la camorra. Il faut donc savoir que si la camorra contrôle ainsi la région c’est parce que celle-ci est plongée dans la misère. La Campanie est désormais sur l’échelle du développement des 80 régions européennes les plus en retard en 68e position. Il y a 2 millions de pauvres, dont 240 000 à Naples, c’est pour cela que les enfants travaillent au lieu d’aller à l’école.
Les trafics au niveau du port sont également très importants (comme le montre l’introduction du livre Gomorra). Les bateaux déchargent dans le port de Naples toutes sortes d’objets – vêtements, plastics, montres – qui sont ensuite entreposés dans des immeubles vides. C’est une porte ouverte vers tous les genres de trafics, légaux et illégaux, comme la prostitution ou le trafic de drogue, et bien souvent les décisions sont prises à l’étranger (Asie ou encore Amérique du Sud). Le port a permis à la camorra d’organiser des filières dans le monde entier, le port est une vraie plaque tournante.
Pour toutes ces raisons, on comprend que la région ait beaucoup de mal à se défaire de la camorra, étant donné qu’elle contrôle absolument tout. Elle est beaucoup trop ancrée dans la région, dans la vie culturelle et économique, pour disparaître aussi vite malgré l’énorme succès du livre, les procès ou encore la surmédiatisation du problème.
b) Pourquoi ces luttes n’aboutissent-elles pas?
Toutes les luttes jusqu'à présent menée contre la mafia napolitaine n’ont pas vraiment abouti car la camorra est le pouvoir. Chômage, misère, pollution, violence, absence d’Etat, immigration sauvage et racisme affiché : c’est sur ce terreau explosif que prospère la Camorra.
Dans ce climat où seul le crime organisé a de l’argent à investir et du travail à offrir, Naples a perdu en 2007, 14% de ses habitants. Il règne dans la région trop de misère (exemple : 2/10 des personnes ne mangent pas plus de 3 fois par semaine, 8/10 n’ont pas de quoi payer un loyer et plus de la moitié des habitants de la région s’endettent d’au moins 200 euros par mois), et trop de violence et de racisme. Le 18 septembre 2008, 7 personnes, dont 6 Africains, ont été assassinées dans la nuit, mais la population approuve ce crime car elle accuse les Africains de leur voler leur travail. Et le problème du travail, car il y en a, tient une grande place en Campanie. Seulement la camorra préfère embaucher les immigrés maghrébins ou africains car ils sont moins chers, et dans cet affrontement explosif entre Italiens pauvres et étrangers pauvres ce sont les seconds qui gagnent car la Campanie est devenue la plate-forme logistique de la camorra pour les déchets non recyclables de toute l’Europe.
La Campanie est également la région d’Europe où il y a le plus de meurtres, la population vit dans la peur, chaque semaine des commerçants se font assassiner pour s’être opposés à la loi de la camorra.
Et à force de vivre dans un tel climat de misère, d’abus de pouvoir et d’humiliation, les gens se sont résignés et sont devenus apathiques, la solidarité a disparu.
Cette emprise est la cause de la résignation des citoyens, c’est pour cela qu’il n’y a pas de réel soulèvement contre la camorra, car elle est ancrée dans leur quotidien, et lorsqu’il y a un meurtre il n’y a pas de réaction parce que la camorra dirige tout dans la région, des commerces aux décharges, en passant par le bâtiment.
Pour montrer le vrai problème de la résignation des habitants, on peut citer l’exemple de « l’Espresso », journal italien où travaille Roberto Saviano. Dans l’hebdomadaire, un repenti de la Camorra, apparemment fiable, accuse le secrétaire d’Etat à l’Economie Nicolas Cosentino d’être impliqué dans le trafic d’ordures des Casalesi. Mais il n’y a eu aucune réaction, alors que d’habitude, lorsqu’on révèle les dessous d’une affaire de corruption, cela met le feu aux poudres. Au contraire, la réaction générale a été au mieux l’indifférence et au pire l’approbation. Même les intellectuels, les notables, les entrepreneurs, bref cette bourgeoisie qui représente l’élite de la société, semblent incapables de protester.
-
Si pour certains il s’agit d’une résignation, pour beaucoup d’autres c’est d’ adhésion à ce modèle de société et de pouvoir qu’il faut parler. La camorra est depuis tellement longtemps aux commandes de la Campanie que celle-ci n’arrive pas à se passer d’elle. Pour une partie de la population, le système mafieux de la camorra est normal. Ils acceptent que la mafia gère leur vie. La camorra est si puissante et la région tellement dépendante d’elle que la plupart des gens n’imaginent pas de vivre sans elle. Si on mettait un groupe de Napolitains en Bretagne, ils reproduiraient sans doute le système camorriste. Les Napolitains ne sont pas pour autant mauvais, mais la camorra est bien trop ancrée dans leur culture et leur histoire pour qu’ils arrivent à s’en détacher en si peu de temps et sans une intervention puissante et déterminée de l’Etat. Les seules personnes qui réagissent vraiment face au système de la camorra sont des étrangers à la région ou des personnalités depuis toujours opposées au pouvoir de la camorra. Mais la plupart, par confort, adhèrent au système de pouvoir de la camorra.
Nous pouvons dire pour conclure que si toutes ces luttes (celles des juges, des journalistes, des écrivains, des intellectuels, de l’armée ou encore celles de quelques rares membres du gouvernement) n’aboutissent pas c’est parce qu’il y a trop de peur, de résignation, dont la misère est en partie à l’origine. La Camorra aspire tout l’argent qui pourrait faire vivre la région mais c’est également elle qui la fait vivre, d’où l’adhésion et la participation, active ou passive, de la majorité de la population au système camorriste.